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« L ‘art de penser le monde »

A suivre le parcours artistique de Jean-Paul Meiser, l’on serait tenté d’écrire, qu’il s’agit d’un autodidacte, un autodidacte certes curieux et scrupuleux qui a beaucoup lu, beaucoup appris et réfléchi. Depuis l’enfance, n’avait-il pas toujours, non sans talent, dessiné et peint, la nature offrant ses charmes et ses séductions à sa sensibilité ! Cependant, abordant la maturité, il va éprouver le besoin de classer ses idées, d’échapper à la routine et à la facilité, de faire des choix et d’établir des priorités. […] Le hasard avait magnifiquement orchestré l’avenir artistique de Jean-Paul Meiser en lui donnant l’occasion d’approcher [Pierre Buraglio] qui depuis les années soixante avait su imposer son avidité de recherche et son indépendance intellectuelle sans toutefois négliger l’histoire déjà faite et une certaine tradition figurative. En toute simplicité aujourd’hui Jean-Paul Meiser peut avouer : Buraglio m’a transmis sa propre liberté en même temps qu’il a su me donner la confiance en moi-même ; il m’a permis de mettre des mots sur les choses, d’élargir mon univers et de donner un sens à mon travail. […] Aussi est-ce vers 1986-87 qu’il fixe ses véritables débuts en peinture […], lorsqu’à la demande du maître il ose montrer son travail à l’école régionale des Beaux-Arts de Valence et que peu de temps après il est l’invité de Pierre Buraglio à la Galerie la Tournelle à Poët-Laval, non sans faire quelques jaloux ! […]

De la découverte de la peinture contemporaine et des peintres de son époque, naît chez Jean-Paul Meiser une soif d’aboutir à une écriture personnelle. […] En suivant l’artiste au cours d’une quinzaine d’années d’expositions qui le conduiront de Valence à Paris, d’Evian à Romans et dans toute la région Rhône-Alpes, on a d’ailleurs l’impression d’une recherche en constante évolution, de changement qui tendent vers la simplification plastique tout en exacerbant le message. Modeste il ne dissimule rien ; il revendique ses citations, ses emprunts, voire ses pastiches, il concède des essais, des erreurs, des échecs, tant il se sent en confiance et en harmonie avec ce qu’il a toujours perçu au plus profond de lui-même. Il n’hésite pas à dévoiler ses pensées, à montrer ses œuvres en devenir sans souci de faire joli, au risque de dérouter. […] La matière en effet supporte un récit souvent spirituel, apostrophant, interrogatif, la superposition de papier de soie jouant avec la lumière et les sentiments, le collage autorisant les rapprochements les plus insolites et faisant apparaître avec détermination les questions essentielles que suggère la situation sociale. […]
Mieux que quiconque, ce grand amateur de photographie qu’est Jean-Paul Meiser sait d’ailleurs qu’un appareil photographique – cet autre œil – ne montre pas la réalité, sujet aux mêmes déformations et aux mêmes illusions que notre propre vision. Aussi par la voie du montage, est-il possible de faire reconnaître une autre vérité, une autre réalité, du moins la propre vérité de l’artiste. Echappant au lieu clos, sans le moindre complexe, Jean-Paul Meiser s’empare du Land Art quand il installe dans une clairière un grillage dont la déchirure centrale permet de révéler au loin une tranchée qu’a laissée dans la montagne le passage de la ligne TGV, plaie béante qui tout à coup se fait accusatrice ! N’est-ce point une façon d’apporter au spectateur, non une image, mais ce qui lui est sous-jacent, ce qui la fonde ? Ne serait-ce pas là peut-être l’une des définitions du travail de cet artiste dans son souci de révéler autre chose que des images ? Ne serait-ce point là tout simplement l’une des définitions de l’art ? L’exigence de l’artiste n’est pas de manifester le visible mais de tenter de laisser entrevoir l’invisible…
[…] Jean-Paul Meiser possède l’art du sous-entendu, de l’humour léger et naturel qui s’impose à travers le jeu de mots, l’à-peu-près, le rapprochement des lettres, des signes et des images. L’aspect militant du personnage est formulé dans un registre amusé et la dénonciation s’exprime dans une saine malice. Le travail c’est la santé… œuvre récemment exposée, […] pour faire jaillir la beauté des spires métalliques d’un sommier et traduire l’évidente absurdité d’un discours […] apte […] à un dialogue avec l’art, le temps de nous renvoyer vers ce qui trop souvent est l’oubli du passé, de nous-même et des autres. […] Chaque tableau devient, selon la formule de Jean Dubuffet, un théâtre de mémoire, et parallèlement l’occasion de mieux comprendre la notion même du présent et d’événement. Chaque œuvre permet de penser le monde à travers l’art du fragment et du discontinu, de l’ellipse, d’une simple tache de couleur ou de la suspension d’un trait.

Le travail de Jean-Paul Meiser, manifestement marqué par son époque – qui semblerait en souligner les tics et les modes -, exprime en fait toute la réalité de l’artiste dans ce qu’il a de plus profond et de plus secret. […] Il n’y a pas de solution de continuité entre une pensée ordonnée, structurée et manifestement codifiée et le travail pictural qu’une première approche pourrait qualifier d’instinctif, de brut, sinon de brutal, de physique certainement. Sans doute peut-on percevoir une sorte d’évacuation progressive de l’acquis, une digestion des connaissances dans une forme de détachement, une indépendance manifeste par rapport au savoir tandis qu’une recherche de plus en plus précise des supports, des matériaux et des techniques permet à l’artiste d’imprimer ses traces, de marquer ses choix et d’imposer sa pensée.

André DEPRAZ, Thonon, avril 2004